Fermez les yeux : nous remontons le temps pour traquer la toute première protection menstruelle. Attention, l'enquête est semée de trous, de fausses pistes et de légendes qui ont la vie dure. Suivez les indices.
Il y a des dizaines de milliers d'années : le grand silence
Imaginez-vous au bord d'un campement de chasseurs-cueilleurs. Une femme s'éloigne du feu. Que fait-elle ? Première surprise : nous n'en savons rien. Aucune fouille n'a jamais révélé de protection menstruelle préhistorique, car mousse, peaux et fibres végétales ne survivent pas à des dizaines de millénaires. Par comparaison avec des chasseurs-cueilleurs plus récents, les spécialistes jugent ces matières plausibles. Plausible, pas prouvé. Une chose est plus sûre : ses règles étaient sans doute plus rares que les vôtres, entre grossesses et allaitements (environ 160 cycles dans une vie selon les estimations souvent citées, contre environ 450 aujourd'hui). Piste froide. Poursuivons.
Vers 1550 avant notre ère : le tampon fantôme de l'Égypte
Nous voici au temps du papyrus Ebers. On vous a peut-être raconté que les Égyptiennes fabriquaient des tampons de papyrus. Cherchons la preuve : il n'y en a aucune. Nous n'avons trouvé aucune source ancienne qui l'établisse. Le lin est une piste bien plus plausible, mais aucun texte ne décrit la gestion des règles. Premier mythe qui s'effondre.
Ve siècle avant notre ère : le faux tampon d'Hippocrate
Autre légende : Hippocrate aurait décrit un tampon de charpie enroulée autour d'un bout de bois. L'historienne Helen King, qui a consacré sa thèse aux règles dans la Grèce antique, a vérifié. Le mot grec motos désigne une charpie médicale, pas une protection menstruelle. Pour le flux normal, les indices pointent vers de simples linges faits maison. Les textes sont écrits par des hommes : les secrets des femmes nous échappent. Seul indice écrit très ancien : des « linges menstruels » cités dans le livre d'Isaïe (Septante, entre 300 et 100 avant notre ère).
XIIIe siècle : le coup de théâtre de Tønsberg
Norvège, port médiéval. On croyait que les femmes saignaient librement, faute de textes. Puis l'archéologue Sunniva Wilberg Halvorsen examine les textiles d'une latrine de l'époque (Archaeological Textiles Review, 2025). Des bandes de tissu déchirées, pliées, plissées. De la mousse. Et sur l'un des textiles, du sang humain : une première en Norvège. Prudence : on ne peut exclure d'autres usages, comme le soin des plaies. Mais son argument fait mouche : une simple robe de laine demandait jusqu'à 1 000 heures de travail, et personne n'aurait laissé le sang l'abîmer chaque mois.
1921 : la guerre invente la serviette
Direction le front, pendant la Première Guerre mondiale. Des infirmières détournent la Cellucotton, un pansement en pâte de bois cinq fois plus absorbant que le coton et bien moins cher. Kimberly-Clark en fait des serviettes baptisées Kotex, lancées à grande échelle en 1921 (premières ventes en 1919 ou 1920 selon les sources). Leur slogan, « demandez-les par leur nom », évitait de prononcer le mot « règles » en boutique.
1931 : le tampon moderne
Dernier saut. Avant les années 1930, un « tampon » est un bouchon médical. Le 19 novembre 1931, le médecin Earle Haas dépose le brevet d'un tampon de coton comprimé avec applicateur en carton. Personne n'en veut. Il cède brevet et marque en octobre 1933, pour 32 000 dollars, à Gertrude Tendrich, femme d'affaires de Denver. Elle fonde Tampax, commercialisé à partir de 1936.
Ce que ce voyage nous apprend
Des linges, de la mousse, des bandes de tissu, puis une guerre, un médecin et une femme d'affaires : les femmes ont toujours inventé des solutions avec ce qu'elles avaient, souvent sans que personne ne l'écrive. Et quand une anecdote spectaculaire circule, demandez-vous toujours d'où elle vient.
Sources
- Sunniva W. Halvorsen, NIKU : « The Idea That Medieval Women Bled Freely Without Protection Is a Myth » (étude publiée dans Archaeological Textiles Review, 2025)
- Helen King, « The history of tampons – in ancient Greece? »
- Helen King, entretien « What was it like to get your period in ancient Greece? », Clue
- Bpi, « Qu'en est-il de la grossesse et des menstruations à la préhistoire ? »
- Smithsonian Magazine, « The Surprising Origins of Kotex Pads »
- New York Academy of Medicine, « A History of Period Products »
- Embryo Project (Arizona State University), « Menstrual Tampon »
- Earle Haas, brevet US 1,926,900



